Le vieil homme et les cinq lièvres : ce pourrait être le titre de la triste fable que les Algériens sont appelés, aujourd'hui, à réciter à l'occasion d'une élection présidentielle dont le résultat semble largement acquis d'avance.

Le vieil homme, c'est le Président algérien sortant. Ancienne figure de l'indépendance, Abdelaziz Bo^^^^^ika gouverne et contrôle son pays depuis 1999, lorsqu'il arriva au sommet de l'État, porté par les militaires. À 72 ans, il brigue un troisième mandat et n'a pas hésité, pour cela, il y a quelques mois, à réformer au forceps la Constitution qui le lui interdisait.

Les cinq lièvres, ainsi que la presse algérienne les a surnommés, ce sont les autres candidats. Une femme et quatre hommes. Ils n'ont aucune chance d'inquiéter le Président. Le plus représentatif n'avait obtenu qu'à peine 1 % des suffrages lors de la précédente élection, en 2004. Les autres principaux courants de l'opposition, des socialistes aux is^^^^^^^s, ont, quant à eux, décidé de boycotter ce qu'ils appellent un simulacre d'élection.

Il y a vingt ans, en cette année chargée d'espoirs que fut 1989, l'Algérie s'était dotée d'une nouvelle Constitution, libérant le pays du régime du parti unique et ouvrant la voie à un débat démocratique. Le débat tourna court. À la fin de 1991, le succès des is^^^^^^^s aux législatives amena le régime à suspendre le processus électoral. Commença alors une longue saison de violences inouïes, tant de la part des groupes is^^^^^^^s que de pans entiers de l'appareil de sécurité. Les spécialistes avancent le chiffre de 150 000 victimes, comme bilan de cette page noire de l'histoire algérienne.

Un tiers de la population a moins de 15 ans et n'a pas connu directement ces années. L'état d'urgence, en revanche, les jeunes Algériens le connaissent bien puisqu'il n'a jamais été levé depuis 1992. Au nom de la sécurité, le champ démocratique s'est réduit peu à peu. L'opposition n'a pas accès à la seule chaîne de télévision publique. À quelques jours du scrutin, trois hebdomadaires français viennent d'être saisis et interdits.

Abdelaziz Bo^^^^^ika défend to^^^^ois son bilan. Dominé par les violences, à son arrivée au pouvoir, en 1999, le quotidien des Algériens a effectivement gagné en sécurité, même si la menace de l'islamisme radical demeure. Grâce à une loi sur la « Concorde civile », non sans frais pour les mémoires blessées, Bo^^^^^ika a obtenu la reddition de milliers d'is^^^^^^^s et il n'exclut pas une nouvelle amnistie pour poursuivre sa politique de réconciliation. Sur le plan financier, les comptes publics ont profité des ventes d'hydrocarbures et de grands chantiers ont été lancés.

Mais ce qui inquiète les Algériens, c'est l'économie réelle et les effets d'une profonde crise sociale, caractérisée par un chômage endémique, des prix qui grimpent et des salaires très modestes. L'ordre apparent cache, en outre, les pires ennemis de tout processus démocratique : la corruption et le clientélisme.

La seule inconnue de ce scrutin présidentiel algérien, c'est donc la participation. Seuls 58,1 % des inscrits avaient voté en 2004. Or, il y a deux ans, les élections législatives n'avaient attiré que 35 % des électeurs. Le vieil homme va, sans nul doute, semer les lièvres mis en scène pour son nouveau sacre. Mais, si l'abstention dépasse 50 %, Bo^^^^^ika sera fragilisé, face à un malaise social grandissant et à une contestation rampante qui ne demande, comme en 1989, qu'à s'exprimer.

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