Marché de la formation, instituts privés, absence d’aides de l’Etat à la formation

Entretien avec Brahim Benabdeslem, directeur général de MDI Alger Business School

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Comment s’est développé le marché de la formation en gestion en Algérie ?

Pour parler du marché de la formation en gestion en Algérie, il faut faire un peu d’histoire. Dans les années 1970, voire au début des années quatre‑vingt, la politique de développement économique du pays était centrée sur ce que les gens appelaient à l’époque l’industrie industrialisante, qui consistait à construire des usines clés en main, à avoir même des produits clés en main. Nous avons assisté à la démultiplication des complexes industriels qui nécessitaient la maîtrise de la fonction de production. Il fallait donc des ingénieurs. L’Algérie, dans les années 70 et 80, a formé beaucoup d’ingénieurs. Regardez la ville de Boumerdès, qui a été construite sur le concept d’ingénieur. L’essentiel des instituts d’ingénieur était localisé dans cette ville.

Au milieu des années quatre‑vingt, le pétrole avait baissé fortement. Subitement, on s’était aperçu qu’on produisait, mais on ne vendait pas. La conception dominante était celle de l’usine et non de l’entreprise. Les gens réfléchissaient usine, donc produire, répondre à une demande qui a été toujours plus importante que l’offre. Produire à n’importe quel prix pour satisfaire la demande. Avec le choc pétrolier de 1986, au niveau de l’entreprise, on commençait à réfléchir sur comment vendre avant de produire. On a basculé de l’usine vers le marché et l’entreprise. Nous avions de bons ingénieurs, mais de piètres managers. On n’a pas formé ces ingénieurs pour être de bons managers. Il fallait à l’État, au milieu des années quatre‑vingt, trouver des solutions pour former des managers. Le rôle de l’université est d’absorber les nouveaux bacheliers. L’État a créé un certains nombres d’instituts publics pour répondre à la demande. Au début des années quatre‑vingt‑dix, le privé commençait à arriver sur le marché de la formation en gestion. En plus des instituts publics, il y aujourd’hui des instituts privés qui ont tissé des partenariats avec des écoles étrangères et proposent des formations de standards internationaux.

Depuis l’ouverture économique du début des années quatre‑vingt‑dix, la demande en formation dans le domaine de la gestion ne cesse d’augmenter.

Combien pèse ce marché aujourd’hui ?

Dans l’étude menée dans le cadre de la politique industrielle, on parle de 10 0000 heures de formation par an pour les cadres. C’est un très gros marché. Il suffit de mettre 1 000 dinars pour chaque heure de formation. C’est énorme, mais le marché de la formation est à l’état embryonnaire. Il est à construire. Pour le MBA en management, on reçoit chaque année 240 à 250 candidats, on ne prend que le tiers, parfois moins. C’est‑à‑dire qu’il y a de la marge à faire et cela uniquement sur Alger. Sur des villes comme Oran et Constantine ou Annaba et Sétif, l’offre de formation pour cadres reste très limitée.

Pourquoi ce marché n’est‑il pas bien développé ?

Dans tous les pays développés, la création du marché de la formation a été l’œuvre de l’État. C’est à lui de le créer et de le favoriser. En France, Maroc et Tunisie, il y a des soutiens de l’État pour créer le marché, le structurer, le labelliser, par des aides, des prêts bonifiés. Le marché de la formation est à construire et peut être une source extraordinaire de création d’emplois pour le pays. On ne peut pas remplacer un enseignant par une machine. Il faut des enseignants, des informations, des gens qui s’occupent de la communication. A l’échelle mondiale, ce marché pèse 500 milliards de dollars.

L’État soutient‑il la formation en gestion ?

À ma connaissance, il n’y aucun encouragement, ni mécanisme qui a été mis en place par l’État pour permettre l’émergence de ce marché.

Avez-vous des propositions ?

Il y trois mesures très simples que l’État pourrait prendre pour permettre au marché de la formation en gestion de se développer. La première qui me semble importante est de reconsidérer la fiscalité dans ce domaine. On forme, on ne vend pas !! On forme des cadres, des jeunes. Donc, reconsidérer la fiscalité appliquée aux centres de formation.

La deuxième mesure : est-ce que c’est normal d’interdire le prêt à la formation ? On ne peut pas considérer le prêt à la formation comme étant un crédit à la consommation. La formation n’a jamais été une consommation. Il faut favoriser le prêt à la formation. Dans tous les pays du monde, les étudiants financent leur formation avec des prêts bancaires. Aider à l’émergence de crédits bonifiés à la formation.

La troisième mesure : les textes consacrant l’ouverture de l’enseignement supérieur au privé datent de 2000. Les textes d’application sont sortis en 2008. À ce jour, il n’y a aucun établissement privé agréé malgré les orientations politiques en ce sens au plus haut niveau de l’État, y compris de la part du président. Ce n’est pas normal qu’en 2011, il n’y ait pas d’instituts privés, particulièrement dans le domaine de la gestion. De par le monde, les écoles gestion sont essentiellement privées.

Les clients de MDI proviennent-ils beaucoup du public ou du privé ?

Nous avons trois types de populations. On a les particuliers pour les programmes initiaux, essentiellement en master qu’on développe avec l’université de Lille 1. On a les clients qui viennent des entreprises nationales privées ou publiques. La tendance aujourd’hui est le privé, il forme beaucoup plus que le public. Et on a les entreprises étrangères installées en Algérie qui forment énormément leur personnel.

Quelles sont les formations les plus demandées aujourd’hui ?

MDI est une entreprise à l’écoute de son marché. Le premier diplôme que j’ai développé en Algérie s’appelait l’ingénieur‑manager. Pour revenir à la réponse que j’avais donnée en 1996 quant à la rareté de managers au niveau national, nous avions des ingénieurs, il fallait leur donner le complément de formation management pour leur permettre de devenir ingénieur‑manager. Nous avons alors lancé un programme MBA avec l’EDEHC de Lille en 1996 qui nous a permis de former plus de 600 ingénieurs‑managers. Par la suite, je me suis mis à l’écoute du marché. J’ai lancé un programme en marketing avec Paris Dauphine et Paris Sorbonne. J’ai lancé un programme de finance d’entreprise avec Paris Dauphine.

Lancé il y a deux ans un programme de management des achats avec Grenoble école de management qui est l’une des meilleures écoles françaises dans ce domaine. En fait, à chaque fois qu’il y a une demande au niveau du marché, on essaie de s’adapter. La seule chose que j’aimerais souligner est qu’à chaque fois qu’il y a une formation diplômante, je cherche un partenaire. Lorsque vous vous mettez en partenariat avec de grandes institutions, vous crédibilisez votre action. MDI est partenaire avec Paris Dauphine et Paris Sorbonne qui sont de grandes universités. MDI est également partenaire avec Grenoble management. Lorsque je travaille avec Paris, je mobilise les meilleurs professeurs de Paris Dauphine et Paris Sorbonne qui viennent à Alger. Ces partenariats nous permettent, et c’est très important, d’accéder aux ressources gigantesques dont disposent ces institutions que malheureusement, nous n’avons pas ! C’est cela le grand intérêt des partenariats.

On a d’autres activités. Nous avons des formations à la carte qui proviennent des entreprises sur la base d’un cahier des charges. Nous avons une démarche qui nous permet de répondre à ces demandes. On a formé la relève de Sonatrach, les 100 hauts potentiels de Sonelgaz, les cadres de Cevital, ETRHB, OTA, Mobilis. Vous avez une structure chargée de la recherche… Il y a deux ans, on a créé une structure direction des activités scientifiques dirigée par un Algérien expatrié, le professeur Boualem Aliouat de l’université de Nice. Il vient chaque mois à Alger. L’objectif de son activité est de développer l’activité de recherche à MDI. Les fruits sont là. On publie une revue de management qui en est à son deuxième numéro. On organise des ateliers de recherche. Nous espérons aller plus loin et faire en sorte que cette activité de recherche soit forte afin d’apporter notre contribution au management et à l’efficacité des entreprises algériennes.

L’Algérie attire peu d’étudiants étrangers. Pourquoi ?

Nous avons du potentiel pour être une destination des étudiants des pays voisins : Sénégal, Mali, Niger, Tchad, Mauritanie. Ces pays envoient des centaines d’étudiants en Tunisie et au Maroc. Nous, on n’a pas encore su les attirer. Et cela pour deux raisons : il faut aller à la rencontre de ces gens, il faut faire des campagnes de communication dans ces pays. Il faut être accompagné.

Aujourd’hui, les structures de l’État sont-elles prêtes à nous accompagner pour démarcher ces pays ?

Les étudiants, lorsqu’ils viennent dans un pays, viennent pour étudier, mais aussi pour une certaine qualité de vie. Ils ont besoin d’aller au cinéma, de se distraire, de prendre un café sur une terrasse. On est très amoindris par la qualité de vie de notre pays.

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