L’Algérie, un pays qui navigue à vue



L’Algérie ne sait plus planifier. Ces derniers jours, la gestion de deux secteurs stratégiques, l’électricité et les céréales, a révélé les défaillances des organismes chargés de faire des prévisions. Elle a montré l’inexistence d’instruments de planification des dépenses publiques et d’anticipation de l’évolution de la consommation nationale.
Sonelgaz a attendu les fortes chaleurs du Ramadhan pour constater qu’elle ne produisait pas assez d’électricité pour satisfaire la demande qui a fortement augmenté ces dernières années. Mais à cause d’une mauvaise prévision de la hausse de la consommation de l’électricité, cette hausse logique n’a pas été anticipée. La Commission de régulation de l’électricité et du gaz (Creg), organisme public en charge d’établir les prévisions de consommation d’électricité, n’a rien vu venir. Ni le boom de la climatisation, conséquence de la hausse des salaires et du niveau de vie d’une partie de la population, ni la hausse importante de la consommation, conséquence de la démographie, de la construction de nouveaux logements et d’une économie plus dynamique.


La hausse des salaires a faussé les calculs

« En 2005, la Creg tablait sur un taux de croissance de 6,5 % par an. En 2012, on s’est retrouvé avec un taux de 14,5 %. Or, c’est le taux de croissance de 2005 qui a servi à planifier les investissements dans la réalisation de nouvelles centrales électriques », explique un responsable du groupe Sonelgaz. En Algérie, les ménages consomment 60 % de l’électricité produite contre 10 % pour l’industrie et 30 % pour les services, selon Sonelgaz. « La consommation des ménages est tirée essentiellement vers le haut par les climatiseurs bon marché, mais qui sont énergétivores », ajoute le même responsable. « La consommation d’électricité due à l’industrie et aux services a été planifiée et prise en compte par la Creg parce que facile à faire, mais l’évolution de la consommation des ménages n’a pas été anticipée convenablement, parce que difficile à prévoir », explique‑t‑il.

Un facteur a faussé les calculs des ingénieurs de la Creg : les augmentations de salaires des fonctionnaires en 2011, avec des rappels sur plusieurs années. « Ces augmentations ont donné du pouvoir d’achat aux ménages qui s’équipent en climatiseurs. On trouve deux à trois appareils par appartement et les gens ne sont pas sensibilisés à consommer modérément l’électricité », souligne le responsable de Sonelgaz. Après les hausses des salaires, la Creg n’a pas actualisé ses prévisions et n’a pas anticipé le boom de la climatisation. Résultat : des délestages électriques qui ont touché toutes les régions du pays, y compris le centre d’Alger.

L’Algérie se retrouve aujourd’hui dans l’obligation d’investir 20 milliards d’euros sur quatre ans pour augmenter ses capacités de production d’électricité de 12 000 MW par an. Paradoxalement, ces investissements ne sont pas dictés par le développement de l’industrie, créatrice de richesses. Ils sont destinés à une consommation de confort. « Est‑ce que c’est normal d’investir des sommes aussi colossales pour permettre aux climatiseurs de fonctionner durant deux mois en été et durant quelques heures pendant la journée ? Car ces investissements ne vont pas permettre la création de richesses par de nouvelles unités industrielles », s’interroge le même responsable. Mais pour calmer le front social et éviter de nouvelles émeutes à cause des délestages électriques, le gouvernement ne compte pas son argent.


Céréales : une visibilité de deux mois

L’électricité n’est pas le seul secteur où le gouvernement a montré ses limites en matière de planification et d’anticipation. Hier, mardi, l’Office national interprofessionnel des céréales (OAIC) confirmait via l’agence APS l’achat de 500 000 tonnes de blé dur. Deux mois seulement avant cet achat, le directeur général du même organisme affirmait qu’il n’importerait pas ce produit avant fin 2012, en raison d’une importante récolte nationale.

Selon les traders interrogés lundi par l’agence Reuters, les achats algériens ont été effectués dans l’urgence, résultat selon eux d’une erreur sur les prévisions. Mais dans une déclaration à l’APS, un responsable de l’OAIC tente une explication peu convaincante : ces achats ont été effectués pour anticiper une hausse des prix dans les prochains mois ! « La production nationale et sa collecte par l’OAIC pourra suffire jusqu’au 10 janvier prochain. Au‑delà de cette date, nous aurons des besoins de consommation à satisfaire par l’importation », a‑t‑il dit. « Si nous ne faisons pas des achats maintenant au moment où les récoltes mondiales ont lieu, les prix risquent d’augmenter encore plus d’ici la fin de l’année sans compter les délais d’embarquement à respecter », a‑t‑il ajouté. Comment l’OAIC peut‑il anticiper une hausse des prix sur les marchés mondiaux sur des périodes de plusieurs mois ? En plus, selon les traders, les achats algériens ont été effectués en pleine flambée des prix.

En réalité, soit l’OAIC s’est trompé de prévisions sur la production nationale de blé dur, soit il n’a pas évalué convenablement la demande de l’Algérie. Une troisième hypothèse peut être posée : le blé dur produit en Algérie n’est pas de bonne qualité et des quantités importantes de ce produit ont été détériorées, faute de conditions de stockage adéquates.


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